Chroniques

Kikongo, lingala, tshiluba, swahili : le Congo en quatre voix

Le 7 juillet, le monde a célébré la langue swahili. L’occasion de regarder ce que le Congo possède de plus quotidien et de plus vaste à la fois : quatre langues nationales, quatre manières d’habiter le pays. Récit d’une nation qui se parle à plusieurs voix, et dont l’une, déjà, déborde ses frontières.

À Lubumbashi, l’aube se compte en swahili. Sur les étals du grand marché, la monnaie passe de main en main, les prix se négocient, la journée se met en route dans cette langue venue de l’Est. Au même instant, à plus de deux mille kilomètres, un commerçant de Matadi fait exactement les mêmes gestes, mais en kikongo. Même pays, même lever du jour, deux langues qui ne se croiseront jamais et qui, pourtant, disent le même Congo.

C’est l’une des vérités les moins racontées du pays : la République Démocratique du Congo compte parmi les nations les plus multilingues d’Afrique, avec plus de deux cents langues recensées sur son territoire. Le français y tient le rôle officiel, celui de l’administration et de l’école. Mais au-dessus de cette mosaïque, quatre langues portent un statut à part, celui de langues nationales : le kikongo, le lingala, le tshiluba et le swahili. Quatre voix pour un seul pays.

Chacune est bien plus qu’un moyen de se comprendre. Elle est une géographie, une mémoire, souvent une musique.

Le lingala est la voix du fleuve et de la capitale. C’est la langue de Kinshasa, celle qui a porté la rumba jusqu’aux oreilles du monde, celle qui remonte le Congo depuis l’Équateur. Vive, urbaine, faite pour la scène et pour la nuit.

Le kikongo est la plus ancienne mémoire. Il vient du royaume Kongo, cet empire qui rayonnait bien avant les frontières actuelles, à cheval sur ce qui est aujourd’hui la RDC, l’Angola et le Congo-Brazzaville. Parler kikongo, dans le Kongo central comme dans le Kwilu, c’est prononcer un nom qui portait déjà loin il y a plusieurs siècles.

Le tshiluba est la parole du Grand Kasaï, la langue des Luba, riche d’une tradition orale où le proverbe fait autorité. On y pense le monde par images, on y transmet par sentences.

Reste le swahili, et c’est là que le Congo cesse d’être une île. Né du long contact entre les langues bantoues et les routes commerciales de l’Est, il s’est installé dans les provinces orientales et méridionales, de Goma à Bukavu, de Kisangani au Katanga. Mais le swahili ne s’arrête pas aux limites congolaises. Il figure aujourd’hui parmi les langues officielles de l’Union africaine et se parle, sous ses variantes, dans une dizaine de pays, jusqu’aux rives de l’océan Indien.

« Le Congo n’est pas au bout d’une langue. Il en est le carrefour. »

C’est tout le sens de cette voix : par elle, le Congo n’est pas au bout d’une langue, il en est le carrefour. Un commerçant de Bukavu, un chauffeur de Dar es Salaam et un pêcheur de Zanzibar peuvent se comprendre. Ce que le pays parle à l’Est le relie déjà à un continent entier.

Il faut se garder de tout figer. Ces langues ne sont pas des pièces de collection. Elles vivent, empruntent, se mélangent, se réinventent dans les studios, sur les réseaux, dans la bouche des enfants qui en manient deux ou trois sans y penser. La plupart des Congolais sont naturellement plurilingues : ils changent de langue selon l’interlocuteur, le quartier, l’humeur, comme on change de registre.

Et c’est peut-être là le vrai patrimoine. Non pas quatre langues rangées côte à côte, mais un pays qui a appris, depuis longtemps, à se dire de plusieurs manières sans se perdre. Les quatre voix ne se disputent pas la parole. Elles composent un accord.

Un pays qui se dit à quatre voix sait déjà parler au monde.

Un Congo qui rayonne

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